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Etre freelance comme Camille Lepage

Culture

Sincèrement on ne pouvait ne pas réagir à cette mort d’une journaliste freelance Camille Lepage. C’est viscéral, ce métier te fait te projeter forcément dans ce que vivait cette journaliste au quotidien : Devoir se battre pour gagner de quoi bouffer en prenant des risques considérables en Centre-Afrique en l’occurrence. Mais ne soyez pas dupe. Voilà ce que c’est être freelance comme Camille Lepage.

Etre freelance comme Camille Lepage

Etre freelance comme Camille Lepage

Etre freelance comme Camille Lepage

Ce qui nous a touché 

C’est l’élan populaire sur Facebook et la réaction des gens émus par cette mort injuste (qui doit donner de sa vie pendant ses heures de travail ?) et brutale. Pourquoi on s’est senti concerné ? Peut être parce qu’au fond, ce que faisait Camille Lepage, c’est aussi ce que l’on fait  sur votre blog voyage Jet-lag-trips avec nos moyens. Car finalement on en revient à la même chose : les moyens publicitaires.

Aujourd’hui, les rédactions sont touchées par sa mort. Mais qui sont les rédacteurs en chef à l’avoir soutenue ? Qui sont ceux qui ont répondu à ses mails, ses propositions de piges comme on dit dans le métier ? Combien d’heures a-t-elle passé à perdre son temps pour vendre un seul article ? Les questions sont nombreuses.

Être freelance, c’est dur, très dur même. On n’a pas les mêmes accès aux informations, les institutions ne prêtent aucune attention à votre travail. Et le public n’en parlons même pas ! Pour ma part, j’ai été dans des zones de guerre (Tchétchénie, Afghanistan) mais aussi dans des pays au régime instable parfois (Madagascar, Haïti) et plus d’une fois, j’ai risqué ma vie pour récupérer une info. Pour la vérifier, pour être sure de ce que j’allais dire. Du message que j’allais transmettre. A mes dépens des fois. Même souvent.

Alors un jour on se réveille en se demandant pourquoi on fait tout cela ? Pour avoir la fierté de se regarder en face. De pouvoir se dire qu’on a fait son boulot honnêtement et avec intégrité. Certes, des fois, on fait des erreurs, on se plante. Quel est le journaliste qui n’a pas balancé une mauvaise info ? Mais pour ma part, cela n’a jamais été volontaire. J’ai le privilège de pouvoir me dire que j’ai fait et que je fais mon job comme je le devais.

Dire qu’on est freelance aujourd’hui, c’est passer pour un sous-journaliste au yeux du système. Les agences de communication se foutent clairement de vous, les institutions, elles, appliquent parfaitement l’ignorance les 3/4 du temps à vos demandes d’interviews. Aujourd’hui ce qui compte c’est le nombre d’internautes, de lecteurs potentiels que vous représentez. Et je ne vous parle même pas des banques ou de votre assurance. Difficile donc d’être un journaliste freelance aujourd’hui. Vérifier les informations, aller sur le terrain coûte de l’argent aussi. C’est des voyages, des chambres d’hôtel, des transports sur place, des sources fiables. C’est compliqué, souvent. Se battre contre des banquiers, réclamer le paiement des piges au près des rédactions…

Et au final, les média qui sont censés acheter vos infos, n’y prêtent guère d’intérêt. Parce que les sujets que vous couvrez sont trop « risky »… Encore bien beau quand on répond à vos mails, à vos demandes de pige ! Car la plupart du temps si la rédaction peut être intéressée, on va vous proposer un contrat en autoentrepreneur. Et non en pige (contrat salarié à l’article) comme le devrait tout média ayant pignon sur rue. C’est là toute l’hypocrisie du système.

Camille est morte malheureusement dans des conditions que l’on ne connaît pas encore. Mais ce qui est sur, c’est que sa mort met l’éclairage sur une profession en danger véritable. Le métier de journaliste évolue dangereusement et dans quelques années le journaliste ne sera plus qu’une personne derrière un écran d’ordinateur parce qu’il n’y a pas de budgets pour les déplacements et pour les vrais reportages sur le terrain pour aller vérifier et qui se contentera de régurgiter les communiqués envoyés par les marques, parce que c’est elles qui font vivre les sites ou les supports… Et dénoncer les abus deviendra de plus en plus compliqué à moins d’une prise de conscience générale : faire une société plus juste.

Le rapport à la publicité pour les rédactions est très compliqué. On échange volontiers un article contre une nuit dans un bel hôtel  de nos jours ou contre une semaine sur un yacht. Question de simplicité budgétaire et de faveur des média.Et puis, il y a vous ! Vous le lecteur ou l’internaute de nos jours ! Vous qui consommez des blogs à tout va, vous qui consommez de l’info de bas étage, vous qui êtes friands de news people ! Vous qui êtes acteurs aussi dans cette histoire. Qui s’intéresse réellement à ce qui se passe en Centre-Afrique ? Ou en Tchétchénie ou ailleurs ?

Alors on se demande des fois, même souvent pourquoi on fait ce métier. Parce qu’on est totalement incapable de faire autre chose. Creuser, chercher, trouver et aujourd’hui ce qui devient trop compliqué, vendre. Vendre une information : quel était le prix de l’info que cherchait Camille ? Certainement pas d’y laisser sa vie ! Même si les rédactions s’émeuvent aujourd’hui, on peut douter de cet élan solidaire si caractéristique du métier de journaliste. Demain, seront-ils prêts à payer correctement une info en Centre-Afrique ou ailleurs ? Des journalistes comme Camille, on est nombreux à en être. A faire ce métier par choix, par conviction, par amour… On est freelance aujourd’hui souvent pas par choix mais par solution temporaire. Pour faire ses preuves, souvent. La précarité tue le métier.

La rédaction de Jet-lag-trips présente le plus humblement et le plus sincèrement qu’il soit ses condoléances à la famille de Camille Lepage.

 


Rédigé par Christel Caulet

le 14 mai 2014

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2 Comments

  • Merci et BRAVO pour cet article. Je suis tellement d’accord avec ce que dit Christel… Certains « journalistes » salariés ne se rendent pas compte qu’ils vivent de notre travail de freelancer, dans les conditions décrites ci-dessus. Ça fait chaud au coeur de se sentir compris.

  • Effectivement pour aimer mon métier de journalisme comme il se doit, la précarité me fait douter de ma profession. Et pourtant, assez d’accord, sur le fait que quand je me pose la question : quoi faire d’autre ? ben, c’est quand même ce que je sais le mieux faire et ce que j’aime. J’ai fait des longues études pour pouvoir faire ce métier…sans pouvoir réellement l’exercer aujourd’hui faute de finance et de soutien sur ce qu’est le vrai journalisme : le journalisme de fond. La mort Camille m’a émue car sa démarche était juste, et passionnée malgré tout ces obstacles.

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