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Chronologie d’une France en état de choc

Par : Christel Caulet. Catégories : magazine

Jeudi 19 novembre : Je n’y comprends plus rien… Ma terre serait-elle devenue folle ? J’ai du mal à respirer, j’ai l’impression d’être en apnée depuis 5 jours. Comme beaucoup de gens finalement. Je n’arrive même plus à m’informer correctement. Mon Facebook est devenue la toile de fond d’une colère extrême. Tout y passe : les choix électoraux, les journalistes qui font mal leur travail, les chaines d’info directe, les survivants, ceux qui ne l’ont pas été, ceux qui ont peur… Un gros méli-mélo.

Chronologie d’une France en état de choc

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Chronologie d’une France en état de choc

Chacun y va de sa phrase réconfortante pour tenter de soulager la peine. Mais le constat est là : j’ai perdu 3 amis lors de ces assauts de psychopathes écervelés. Oui, je suis en colère. Oui, je hais la violence qui n’amène que la violence. Je ne mange plus grand chose. Vous me direz pour ceux qui me connaissent c’est pas plus mal : j’ai effectivement quelques réserves. Je ne dors plus ou très mal. Et la journée, j’avance en parlant toujours des mêmes sujets. Je ne m’y retrouve plus du tout. Je ne sais plus qu’y croire ou ne pas croire.

Et maintenant on s’en prend à mon métier ? « Les journalistes, des bons à rien » me dit-on.  J’ai même reçu des sms où on m’informe que je manque de courage pour avoir osé effacer une impression sur un sujet sur ma page Facebook, impression que j’ai jugé peut-être trop vite.  On m’a même conseillée d’aller voir un psy pour ça. Maintenant que je l’écris, cela me fait presque rire. Presque. Car au fond, c’est la même colère qui nous anime. On est tous effondrés d’avoir perdu un frère, une sœur, un ami, des potes ou des collègues. On est tous choqués par ce qui nous arrive.

Aujourd’hui, tout le monde se recueille à Toulouse. Ils étaient plus de 10 000, place du capitole, l’autre soir, pour se rassembler contre la barbarie et en hommage aux victimes. Mais combien étions-nous lorsqu’une petite fille qui était dans la cour d’une école s’est fait trainer par terre par un taré avant d’être abattu de sang froid par un homme ? Une petite fille juive qui plus est ! Car ce n’était pas anodin. Non. Je ne me souviens pas de tels hommages. Pourtant elle les aurait mérité autant que mes amis, mes potes qui sont morts vendredi dernier. Puis il y a eu Charlie. Là encore ! L’horreur…

En France, on aime se souvenir des choses qui nous arrangent uniquement. Mais punaise, réveillons- nous ! A en croire les réseaux sociaux qui abondent de messages de haine, c’est la faute à Hollande. Mais je ne crois pas que ce soit Hollande qui est signé le traité de Nice. Je crois même qu’il s’appelait Sarkozy, le monsieur qui a permis l’ouverture des frontières aux 25 de  l’Europe. Peu importe, la récupération politique me donne envie de gerber tellement je suis en colère. Accuser un parti ou un autre ne revient à rien en ces temps graves. Mais juste pour tous ces gens qui se croient intelligents en émettant des contre-vérités, j’ai envie de leur dire : on a les politiques que l’on mérite en France. Que ce soit Hollande ou Sarkozy ou un autre, le constat aurait été le même. On compterait nos morts de la même manière. Finalement Daesh a réussi une chose en plus du carnage humain : nous diviser !

Ce matin, j’étais en train de lire quand je suis tombée sur le témoignage édifiant d’une internaute survivante dont les tweets ont été publiés par le Elle.fr (qui vient de les supprimer) sans le consentement de la personne concernée. Je ne défends pas les journalistes du Elle en particulier mais pour avoir bossé dans des rédactions, c’est impossible de ne pas faire de « conneries ». Quand vous vous retrouvez à être modérateur d’un site de contenu, quand vous devez vérifier les informations que vous recevez en temps réel (croyez-moi, elles sont ultra nombreuses dans ces cas d’urgence) et qu’il faut publier, envoyer du papier, personne ne peut être étanche. Qu’entre temps vous avez eu un flic important au téléphone, des médecins qui vous ont contactés sans parler de tous les communiqués de presse qui arrivent pour des conférences de presse de politiques et qu’en plus il faut supprimer l’avis d’anonymes, on fait des  » erreurs ». Je comprends parfaitement la colère de l’internaute qui a été publié sans sa validation. Mais remettons les choses dans le bon sens. Je ne dis pas que les journalistes n’auraient pas du lui demander avant de publier les tweets, ils auraient du le faire, mais est-ce si grave ? Sincèrement ? Je me pose la question. Qu’est ce que cela apporte concrètement de discréditer le travail de gens qui sont comme vous et moi et qui essayent de faire au mieux, vues les circonstances. Tout le monde fait de son mieux après cet acte inimaginable.

Alors oui, je suis triste, terriblement triste. Profondément déroutée par tout ce qui se passe actuellement.

Lundi 15 novembre : La France en état de choc ! Ce matin, j’ai mal à la tête, aux jambes, au cœur. En fait, j’ai mal partout. Pourquoi tant d’horreurs ? Pourquoi ? La question est inlassable, tourne en boucle dans ma tête et restera probablement à jamais sans réponse. On est tous sonnés. Qu’on est perdu un proche ou un ami ou pas, la douleur est la même. Impalpable. Mais assurément, présente. On se sent tous différents aujourd’hui. Parce que personne n’était prêt à voir de telles images, à imaginer un tel scénario. Tous, on est sur le choc.

En l’espace d’une année, la France a subi deux attentats. Deux attentats où les victimes se comptent en surnombre, forcément parce que personne n’était prêt à vivre une telle barbarie, un tel traumatisme. Qu’on soit Charlie ou pas, qu’on soit de la Bataclan Génération, on est tous sonnés. Mais on n’a pas tout perdu car la France a un étrange pouvoir à s’aimer quand elle souffre. Les amalgames vont vite sur les réseaux sociaux, les gens confondent, se trompent, racontent n’importe quoi juste pour apporter leur pierre à la douleur.

Ces gestes ne sont pas explicables, on ne peut leur trouver aucune justification. Du moins, pas dans MA France. Quel démon est entré dans ces monstres de terreur pour agir de la sorte ? Quel haine a été déversée sur eux pour vouloir détruire des gens qui y étaient pour rien. Des gens qui ne militaient pas mais qui étaient en train de profiter de la vie tout simplement. De la musique, d’un verre ou d’un bon plat. Et qui d’entre nous peut-il ne pas s’imaginer un instant à leur place ? Qui ? Qu’on me le dise… Cela aurait pu être toi.  Moi. Nous. Eux aussi, très certainement ! Parce que la perversité qu’ils disent détester, ils l’utilisent aussi. N’est il pas pervers que de créer un tel climat ?

De toute façon, je crois qu’on est tellement bouleversé par ce qu’on vit actuellement, qu’il va falloir du temps pour reprendre une vie normale. Certains mettront ça sur le dos des média qui en font toujours trop, d’autres sur les politiques qui ne cherchent que la lumière. Pourtant, une chose est sûre : la France est comme en apnée. On a du mal à reprendre une respiration normale, on a du mal à faire la part des choses, à réfléchir sereinement.

J’ai 37 ans, j’aurai pu être à la terrasse d’un café. J’y étais la veille. Avec Emma, une amie. Et j’y serai vendredi prochain. Je boirai un verre. Même plusieurs, à vrai dire. Comme pour me saouler et tenter d’oublier un instant ce qui se passe. J’incarnerai la perversité, dans le moindre détail, je te le jure. Juste pour t’emmerder. Je me mettrai même en robe, moi qui ne porte que des pantalons d’habitude. Ce sera une manière de te montrer que tu ne me fais pas peur. J’ai été en Afghanistan, j’ai vu l’horreur, j’ai été en Haïti quand ça cognait. Je connais probablement tout ce que tu dis défendre. Pourtant, je suis sans aucun doute l’incarnation même de la perversité occidentale et décadente.

J’aime bien picolé un verre des fois, je m’amuse souvent, j’adore la musique, je chante même des fois toute seule, j’aime un homme et j’en ai aimé d’autres, je suis éduquée, j’ai même tout un stock de diplômes qui ne me servent à rien,   Tout ce que tu détestes. Mais qu’est ce que ça fait du bien ? Tu vois là au moment où j’énumère tout ce que je fais que tu désapprouves, je jubile ! Sincèrement… J’y prends presque mon pied. Et ça, je sais que tu le supporterais pas.  Tu crois pouvoir atteindre la manière de vivre des Français et des Françaises. Tu nous as touchés, de plein fouet même, mais tu n’as pas gagné. Ça, jamais.

Et comme je suis du genre impertinente, j’espère qu’on sera nombreuses à boire un verre, vendredi soir prochain, à la terrasse d’un café ou d’un restaurant. Comme pour te montrer à toi, Daesh, qu’on est des femmes libres ! Instagrammons-nous en robe avec un verre à la main à la terrasse d’un café vendredi soir ! #presentfordaesh #jetlagreaction

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