Mascate, la renaissance artistique cachée à Oman. Il a plu toute la nuit, puis toute la journée, et encore toute la nuit. Le Sultanat d’Oman, l’un des pays les plus secs de la planète, s’est retrouvé englouti par un déluge tombé du ciel : une année de pluie en quatre jours. Depuis la fenêtre de mon hôtel à Mascate, les toits plats s’étendent à l’infini comme des rizières inondées, à perte de vue. Le soleil émerge enfin. Dans la rue, des hommes tentent de sortir un 4×4 de l’eau. Un chauffeur de taxi secoue la tête en riant : « Vous n’allez pas me croire, mais ici, on prie pour qu’il pleuve. »

Dans le souk à Muscat
Sous un ciel lavé, pour visiter Oman, je m’engouffre dans les ruelles du souk de Muttrah, un dédale à l’odeur de rose et d’encens, où les étals débordent de bijoux bédouins, de poignards courbés et d’objets d’un autre temps. L’eau court encore en ruisseaux entre les dalles. Les vitraux du plafond projettent des taches de lumière colorée que des chats désorientés tentent d’attraper.
Du souk au port
Un peu plus loin, le port réunit dhows traditionnels et paquebots étincelants. Les maisons s’entassent, les balcons de bois gémissent, et l’encens s’échappe des entrées sombres. Le visage du sultan Haitham bin Tariq, en robe d’apparat, est peint sur un mur, à côté de celui de son prédécesseur, Qaboos bin Said, décédé en 2020. Cette fresque est le seul geste de street art officiel ici. Et pourtant, à l’ombre des apparences, une révolution artistique se joue.
Une nouvelle génération artistique s’ouvre
Une génération d’artistes bouscule les codes à Mascate. Parmi eux, Budoor Al Riyami, figure majeure de l’art contemporain omanais. Dans sa maison à Bawshar, en bordure de la ville, ses murs exposent des portraits mêlés de calligraphie et des œuvres abstraites créées à partir d’ossements de moutons peints. Pour elle, la ville est un pont entre nature et modernité : « En cinq minutes de marche, on est au cœur d’une vallée sauvage, entouré d’oiseaux. »
La capitale de la lenteur
Mascate, bien qu’abritant près de deux millions d’âmes, respire la lenteur. Entre montagnes ocre et mer d’émeraude, son isolement l’a rendue invisible aux marins, si bien que Ptolémée la surnomma « Cryptus Portus », le port caché. Une cachette naturelle qui inspire aujourd’hui l’âme pacifique de ce pays tampon entre Iran, Yémen et Arabie Saoudite.

Autour d’un café au cardamome, Budoor partage ses stratégies pour aborder des sujets tabous sans heurter. « Je voulais parler du corps féminin, mais la nudité est proscrite. Alors j’ai exposé des Barbies nues grandeur nature. Tout le monde était choqué, mais personne ne pouvait critiquer. Tout le monde a une Barbie chez soi. »
Elle rend aussi hommage aux invisibles : les balayeurs de rue. Un jour, elle remplaça leurs balais usés, qu’elle exposa comme des reliques, accompagnés de portraits, pour qu’on les voie enfin.
Des artistes engagées pour la critique
Dans un autre quartier, Azalha, je rencontre Safiya Al Bahlani, artiste peintre et militante pour les droits des personnes handicapées. Son art, sans visages, dépeint l’âme plus que le physique. Née sans mains, avec une jambe plus courte, elle utilise la couleur pour mémoriser le monde. Rejetée par le marché du travail, elle a trouvé refuge dans la création, transformant ses prothèses en sculptures, et offrant aux enfants handicapés un moyen d’expression.
Deux kilomètres plus loin, INMA Arts incarne cette effervescence. Ce centre d’art fondé en 2023 accueille artistes et professeurs, comme Mohammed Alattar, alias Mimoon. Sous ses lunettes, ce discret créateur déconstruit la masculinité toxique dans des autoportraits vifs et brisés. « Ici, montrer ses émotions est mal vu pour un homme. Moi, j’utilise l’art pour être libre. »
La grande mosquée du Sultan Qaboos
Cette réticence à représenter le corps se retrouve aussi dans l’architecture, comme celle de la Grande Mosquée du Sultan Qaboos, bijou de marbre où les figures humaines sont remplacées par de subtiles géométries.
Un esthétisme que l’on retrouve chez Humaid Al Aufi, 27 ans, artiste en route pour la Biennale de Venise 2025. Dans une galerie d’hôtel, ses toiles épurées jouent avec les vides et les couleurs, loin des forts en ruine chers à l’art traditionnel. « Les gens me demandaient : pourquoi tu ne peins pas les forts ? Aujourd’hui, ils commencent à comprendre. »
Réveil de Mascate

Au crépuscule, Mascate Oman s’éveille. Le souk bruisse de voix et d’odeurs retrouvées. On y achète encore or, encens et myrrhe, mais si l’on regarde au bon endroit, des toiles plus audacieuses pointent derrière les cafetières en argent.
Car au milieu des souvenirs déjà-vus, des artistes de demain esquissent en secret les contours d’un Oman nouveau, à la fois enraciné et visionnaire.





